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Le séjour de Jean-Paul Sartre en Lituanie :
huit jours inoubliables, 35 ans après.
(Mai 2000)

par Mykolas Sluckis, écrivain,
membre de l'Union des écrivains de Lituanie,
auteur notamment de Mon havre de nulle part

(Editions du Progrès, Moscou, 1972, 351 pages, en traduction française).


Photo de Jean-Paul Sartre dans les dunes de Nida,
lors de son séjour en Lituanie en 1965,
devenue une des plus célèbres du philosophe
(photographe : Antanas Sutkus)

C'est le 28 juillet 1965 qu'a commencé cette semaine. Elle a brillé comme une étoile filante dont on reparle longtemps après en continuant à se demander ce qui s'est passé. Etait-ce un simple hasard ? Une étape logique dans les relations culturelles franco-lituaniennes ? Ou peut-être la curiosité touristique qui avait attiré deux personnalités célèbres dans un pays méconnu et enclavé dans la zone " grise " de l'Europe ?

Il est peu probable que l'on puisse répondre de façon catégorique à ces interrogations. Quoi qu'il en soit, l'arrivée de Jean-Paul Sartre - écrivain, philosophe et intellectuel parmi les plus connus en Europe - et de Simone de Beauvoir - sa compagne mais aussi romancière célèbre - a été un événement exceptionnel qui, 35 ans après, reste gravé dans les mémoires, même si depuis, la Lituanie est sortie de cette zone " grise " et s'est pleinement intégrée dans les courants d'échanges culturels en Europe.

Tout s'est passé au pied levé, ce qui est incroyable si l'on se souvient des habitudes bureaucratiques de l'époque. Presque toute l'élite littéraire de Lituanie a pu s'entretenir avec ces hôtes de marque. C'est le cas des écrivains lituaniens d'avant-guerre aujourd'hui défunts - Kostas Korsakas, Teofilis Tilvytis, Juozas Baltusis, Albinas Zukauskas, Aleksys Churginas. C'est également celui d'auteurs, jeunes à l'époque, mais qui depuis occupent le devant de la scène - Justinas Marcinkevicius, Jonas Mikelinskas, Algimantas Baltakis, Kazys Saja, Algirdas Pocius et d'autres. Eduardas Miezelaitis et moi-même avons cependant compté parmi les plus privilégiés. Les conversations entamées le matin, nous avions tout le loisir de les poursuivre dans la journée, lors des repas ou quand nous roulions en voiture, laissant derrière nous les forêts de bouleaux et de chênes.

Outre sa fonction de président de notre Union des écrivains, Eduardas était connu au-delà des frontières pour sa poésie expérimentale. Quant à moi, j'achevais mon troisième roman, Pomme d'Adam, que l'on a, par la suite, considéré comme le pendant lituanien du roman en forme de " discours intérieur ". Evidemment, je m'intéressais de très près à la prose moderne occidentale. Pour toutes ces raisons, nous avions avec Miezelaitis été choisis pour accueillir les deux célébrités françaises. On nous avait chargés d'aller les chercher à l'aéroport de Vilnius et de les accompagner jusqu'à Nida, où avait habité un autre grand intellectuel européen, Thomas Mann.

Sans vouloir brûler les étapes, je dois dire qu'à l'issue de la visite de la maison que Thomas Mann s'était fait construire à Nida, sur les rives du golfe de Courlande, Sartre et de Beauvoir s'étaient réjouis de son bon goût. " On ne pouvait pas choisir mieux ! " avait dit celui-ci. L'œuvre de Thomas Mann ne semblait pas par contre compter parmi ses préférées : " Ennuyeux ! ". Déjà, à Vilnius, il avait déclaré en plaisantant, " Cela fait 550 ans que les Français ne lisent plus les Allemands ". Il ne faut pas oublié pourtant que Sartre avait fait ses études à Berlin.

Par son importance, la visite de ces deux célébrités françaises ne pouvait rivaliser qu'avec la venue d'un autre Français, celle de Napoléon Bonaparte, en route vers Moscou et lors de sa retraite. Encore aujourd'hui, on raconte sur lui une anecdote : un jour qu'il se trouvait dans un village lituanien à la frontière avec la Prusse, l'empereur était entré dans une maison pour se réchauffer près du poêle ; mais le froid n'avait pas eu raison de sa 'galanterie' et, pendant que la jeune maîtresse de la maison alimentait le poêle, il n'avait pas manquer de lui pincer les fesses.

Stendhal pourrait également prétendre " concurrencer " Sartre et de Beauvoir, car lui aussi s'est rendu à Vilnius en 1812, en cette année " napoléonienne ". On ne le connaissait pas encore sous le nom de Stendhal, mais sous celui de Henri Beyle, un intendant militaire auteur d'une obscure étude sur la peinture italienne probablement inconnu de tous. La maison où Beyle-Stendhal a brièvement séjourné à Vilnius existe toujours ; aujourd'hui, récemment restaurée, elle abrite l'Ambassade de France en Lituanie. On l'appelle la maison Frank-Stendhal (en souvenir aussi du grand homme d'origine suisse Johannes Peter Frank et de son fils Joseph, deux médecins à qui l'université de Vilnius doit beaucoup). Si l'on se souvient enfin que Vilnius est aussi la cité de Mickewicz et de Slovacki dont les destins ont été très liés à la France, il ne nous a pas fallu de longs discours pour faire comprendre à nos hôtes ce que représentait pour nous la France et sa culture.

Il nous fallait par contre sans cesse donner des précisions et des explications sur la Lituanie, les Lituaniens et la langue lituanienne, et sur la domination du lyrisme et du romantisme dans notre poésie et notre art. Nos hôtes ne connaissaient que Oscar Milosz, ce grand poète français d'origine lituanienne ; ils avaient aussi entendu parler de la poésie de Miezelaitis et avaient évoqué Lokys de Mérimée, dans lequel l'auteur magnifie le passé lointain de la Lituanie, hélas réduit par la suite à une sauvagerie stéréotypée, que certains se complaisent encore à rappeler aujourd'hui.

Nous étions tous émus à l'annonce de la visite de Sartre et de de Beauvoir. Dès le début, j'ai pensé à prendre des notes pour ne pas devoir plus tard compter uniquement sur ma mémoire. Ce sont évidemment des notes personnelles et partiales (ce qui est habituel, surtout chez un écrivain). Elles ont été prises sur le vif et mon bloc-notes porte encore cette dédicace : " A Sluckis en souvenir de nos conversations en auto et avec les sentiments très amicaux, 2 août 65, Sartre et S. de Beauvoir ".

Au départ, leur venue annoncée avait suscité des interrogations : " Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir en Lituanie. La rumeur circule déjà, mais personne n'y croit. Surtout qu'il (Sartre) vient de renoncer à son voyage aux Etats-Unis en guise de protestation contre " la sale guerre " au Viêt-nam. En outre, il a refusé le prix Nobel. Nombreux sont ceux pour qui la venue de Sartre demeure et reste un événement sensationnel et une énigme. La Lituanie n'est donc pas si provinciale qu'il y paraît, puisqu'un des plus grands intellectuels s'y rend ".

" Pourquoi donc la Lituanie et non, disons, l'Ukraine ou le Kirghizistan ? " s'étonnaient les journalistes en nous reposant à chaque fois cette même question, à Miezelaitis et à moi-même.

La réponse se trouvait en partie déjà dans la question (" elle n'est pas si provinciale "). Il y avait aussi autre chose. A cette époque, la Lituanie n'était pas connu seulement pour ses arts graphiques, sa poésie, son cinéma, sa musique, son architecture ou sa photographie. En effet, de jeunes poètes russes tels que Voznessenski, Rojdestvenski, Axionov et d'autres, connus en Occident, venaient souvent à Vilnius comme pour se faire pardonner leurs péchés. Même si la Lituanie faisait partie de cet espace commun d'interdictions et de restrictions, elle avait réussi à négocier (conserver, conquérir, je ne sais comment dire) un ensemble considérable de libertés artistiques, incomparable à celui des autres républiques.

Il ne faut pas oublier que, pour Sartre, ce voyage ne s'est pas limité à la seule Lituanie. Après la longue rupture qui a suivi les événements de Hongrie, les intellectuels de l'Est et de l'Ouest commençaient à renouer des contacts. Cette période connue sous le nom de " dégel " marquait un changement par rapport à l'atmosphère qui régnait auparavant. Par son choix double - Moscou et la Lituanie - Sartre avait vraisemblablement voulu exprimer son indépendance d'esprit. Mais ce n'est qu'une supposition. D'autre part, il ne faut pas oublier non plus que c'était un militant de gauche, parfois même d'extrême gauche ; il avait activement participé au Congrès de la Paix (pro-soviétique) à Vienne en 1952. Il avait aussi refusé que l'on publie sa pièce Les Mains sales dans les pays où les partis communistes locaux ne le souhaitaient pas. Lors de son séjour, Sartre n'a cependant pas chercher à convaincre, ni à être convaincu.

Nos échanges sur la littérature, l'art, la philosophie et la vision des écrivains s'en sont trouvés facilités. Il faut cependant bien avouer que la visite avait commencé dans la confusion, même si celle-ci n'est imputable ni à de l'appréhension, ni à un manque d'organisation de notre part. Le 26 juillet au soir, nous nous sommes en effet rendus à l'aéroport, où nous avons trouvé un groupe de jeunes, des fleurs à la main. Ils voulaient voir nos célébrités occidentales de leurs propres yeux. Hélas, nos hôtes étaient déjà arrivés par un autre vol et ils les avaient ratés, mais nous aussi !

Comment se faisait-il que personne ne les ait remarqués, même s'ils étaient arrivés plus tôt que prévu ?

La réponse était toute simple. C'étaient deux personnes d'apparence et de comportement discrets qui ne se différenciaient en rien des autres voyageurs. Voilà ce que j'ai noté plus tard : " il est âgé, de petite taille, porte des lunettes, et il est chauve. Simone de Beauvoir est une romancière célèbre à l'aspect bien modeste ". A son sujet, une journaliste écrira, 35 ans plus tard : " elle faisait plutôt penser à une femme au foyer ". La simplicité parisienne reste, aujourd'hui encore, incompréhensible pour les femmes de chez nous.

" Puisqu'ils s'attendaient à voir des " vedettes ", ils n'avaient évidemment pas pu remarquer ces deux personnes modestes. Elles étaient accompagnées d'une interprète - L. Zonina - qui était la plus voyante des trois ".

Quelques mots sur cette interprète. Le bruit courrait à son propos qu'elle n'était pas seulement la spécialiste de la littérature française qui venait de traduire le récit autobiographique de Sartre Les Mots et sa pièce Les Mouches. De méchantes langues disaient qu'entre elle et Sartre, il existait des liens plus intimes. Pour ma part, je peux témoigner qu'elle traduisait, sans prendre le temps de respirer, les rafales de questions et de réponses, et même les charades linguistiques.

Je ne sais si, en France, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir étaient toujours aimables et francs avec leurs interlocuteurs. En tout cas, avec nous, rien ne nous gênait sauf la méconnaissance du français, un obstacle en partie surmonté grâce au dévouement de l'interprète et la connaissance de l'allemand que Sartre n'avait pas perdu de l'époque de ses études à Berlin. Parmi nos écrivains, seul le poète et traducteur Aleksys Churginas s'exprimait en français plus vite que nos invités.

De ce que j'avais souligné dans mes notes : " Aucune affectation, pas la moindre prétention ", nous nous étions aperçus dès le premier dîner au restaurant " Vilnius " (le meilleur à l'époque), où nous avions retrouvé " nos fuyards " de l'aéroport. " Nous avons parlé de tout et de rien : du temps, de la cuisine, des boissons, etc. Kostas Korsakas a expliqué la genèse de la langue (et de la nation) lituanienne. On ne peut espérer que des Français en sachent autant sur nous que nous sur eux ".

Le lendemain, un nouvel accroc ! La salle de l'Union des écrivains était comble et on attendait les invités qui tardaient à venir. Suite à une panne d'électricité, le personnel du restaurant les avait retenus pour qu'ils puissent tout de même prendre leur petit déjeuner. Pendant ce temps-là, la tension montait dans la salle ; certains commençaient à chuchoter : quand même, quel mépris à notre égard !

Finalement, " ils " sont arrivés et la première question a fusé : " Que connaît-on en France de l'art en Lituanie ? " Bien entendu, les discussions ne se sont pas limitées à des questions aussi narcissiques ou naïves. Nos écrivains et journalistes ont eu la chance d'être les témoins directs de nombreuses réflexions et observations originales, subjectives - mais d'autant plus intéressantes - sur l'époque, la création et les écrivains, et le tout exprimé de manière simple, sans élever la voix, avec le sourire. Pendant la pause, Churginas, notre francophone, qui discutait avec Sartre, gesticulait tellement qu'on avait l'impression que c'était lui le 'maître'. C'est ce qui faisait l'ambiance et le charme de cette rencontre.

Encore tout enflammés après ces heures de discussion, nous nous sommes échappés avec nos hôtes pour prendre l'air de Vilnius. Nous avons plongé dans le dédale des ruelles de la Vieille ville (aujourd'hui inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO). Nous avons visité la Porte de l'Aurore, l'église Sainte-Anne et l'église Saint-Pierre et Saint-Paul. Pour Sartre à qui la ville a beaucoup plu : " Vilnius porte de nombreux emprunts aux cultures occidentale et orientale qui s'y entremêlent de manière originale ". Nous sommes restés plus longtemps devant l'église gothique Sainte-Anne. Lorsque nous avons cité Napoléon (qui aurait déclaré, selon la légende, " si j'avais pu la prendre dans la paume de ma main, je l'aurais emportée à Paris "), Sartre s'est enquis avec un regard malicieux : " Quand est-ce que Napoléon a dit cela, à l'aller ou au retour ? ". Nous avons tous éclaté de rires.


Jean-Paul Sartre,  Simone de Beauvoir et Mykolas Sluckis
devant l'église Saint Pierre et Saint Paul à Vilnius (photo Antanas Sutkus)

Vilnius sans Trakai est comme un trône sans couronne. A Trakai, le vieux château qui semble émerger des eaux profondes du lac, les maisons caraïtes et les traits orientaux des visages des habitants ont , bien sûr, plu à nos hôtes. Les maisons en bois - en voie de disparition - avaient déjà attiré leur attention à Vilnius, notamment dans le quartier Zverynas et rue Kalvarijos.

Kaunas leur a paru moins originale et spirituelle que Vilnius, mais en revanche plus ouverte et européenne. Pendant le déjeuner au restaurant " Tulpe ", l'ancien café de Konradas, nous avons parlé des visiteurs les plus célèbres de ce lieu. Kaunas a cependant des trésors à révéler : une riche collection d'art populaire lituanien, une exposition de vitraux dans l'ancienne église de garnison et, enfin, Ciurlionis. Les cycles de tableaux L'été et La création du monde ont suscité un intérêt particulier chez nos hôtes. J'ai pris note, peut-être un peu maladroitement, des paroles de Sartre : " Certains aspects dans ces cycles sont surprenants. Ciurlionis est plus faible là où il fait sciemment dans le symbolique ou lorsqu'il exprime littérairement des symboles. En revanche, là où les symboles apparaissent inconsciemment, là où apparaissent spontanément des visions du monde caché et où il cherche la synthèse de la peinture et de la musique, il est grand, très impressionnant. " A Miezelaitis qui évoquait Vrubel et son " Démon ", Sartre avait répondu : " A Vrubel, je préfère Ciurlionis ".

Par la route, en passant par les plaines, les forêts et les villages lituaniens, nous sommes allés jusqu'à la mer. Pendant le voyage, saturés de conversations et assaillis d'impressions, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir ont évoqué Ciurlionis à plusieurs reprises. Lors de notre halte à Nida, les nuages se déplaçaient au-dessus des dunes comme des montagnes de sables, rampantes et glissantes ; leur ombre d'une blancheur aveuglante courait sans cesse évoquant à la fois la mobilité, le scintillement, l'irréel et la puissance des eaux. " C'est comme dans les tableaux de Ciurlionis ", avait dit Sartre, en ajoutant : " Nulle part au monde, je n'ai vu un tel paysage ".

A un autre endroit, j'ai écrit dans mes notes à propos de la Côte de Courlande : " En déjeunant au restaurant " Nida ", Sartre a fait remarquer, après avoir grimpé sur les dunes, qu'il était peu probable que le Créateur soit à l'origine de la beauté de Nida : il n'avait pas assez d'imagination. Dans notre monde imparfait, si la beauté existe, c'est sûrement une œuvre du diable ; mais, dans leur ignorance, les humains vénèrent le Très-Haut ".


Jean-Paul Sartre et Mykolas Sluckis escaladant les dunes de Nida
(photo Antanas Sutkus)

Le voyage touchait à sa fin et à Palanga, le dernier repas avec des écrivains lituaniens a été pris dans un restaurant " de verre ", très en vogue à l'époque. Sur la table, il n'y avait que des plats traditionnels et des boissons lituaniennes. Sartre a refusé de boire du cognac français à qui il a préféré les vodka " Kristoline " et " Sostine ". Il s'est étonné que nous soyons surpris par sa modestie : " Même en France, certains m'imaginent autrement que je suis. Dans un hôtel, où la présentation d'une pièce d'identité n'était pas obligatoire et où seule la signature suffisait, on n'a pas voulu me laisser entrer. Le gérant refusait de croire que c'était bien moi. Il pensait que j'étais un usurpateur ".

A ce propos, la romancière Halina Korsakiene se souvient du comportement hautain de Jules Romains lors de son séjour à Kaunas, avant la guerre. Il avait abandonné dans sa chambre d'hôtel le cadeau qu'on lui avait offert, un morceau d'ambre lituanien. De Beauvoir, qui faisait presque toujours écho à son mari, nous a également parlé de Jules Romains. Dans les hôtels, au Canada, il exigeait qu'on arrête les horloges.

Sartre voulait régler l'addition, mais nous avons protesté. Il a pouffé de rires et dit : " Bon, ça me fera faire des économies pour vous payer à dîner quand vous viendrez à Paris ". Quelques années plus tard, c'est Justinas Marcinkevicius qui a profité de cette invitation et dîné avec lui et de Beauvoir à Paris.

A la dernière page de mon carnet de notes, on peut lire : " Le 3 août, à 10 heures, nous avons raccompagné nos hôtes de marque. A Vilnius, ils prendront le vol pour Moscou. De là, ils partiront en vacances à Rome ".

Comme si c'était hier, j'entends encore bourdonner dans mes oreilles les paroles de Jean-Paul Sartre que j'ai consignées dans ce carnet : " Nous avons été heureux en Lituanie ! ".

Traduction par Liudmila Edel-Matuolis et Michel Pagnier

© Cahiers Lituaniens, n°1, Automne 2000.